L'utilisation socle de la sélection

Face à la multiplication des disciplines et aux adaptations inéluctables de la cynophilie française, les clubs de race doivent s’investir avec exigence et rigueur dans des schémas de sélection intégrant mieux l’utilisation.

Pour la plupart des races, l’utilisation est le fondement de toute sélection : il est parfois utile de rappeler ce qui constitue une réalité historique non pour raviver une énième querelle travail-beauté mais pour faire prendre conscience qu’à l’origine, la justification principale des concours dits de beauté (dont la dénomination varie selon les époques et les espèces) consistait à vérifier l’adéquation d’un modèle à une fonction. Ce n’est pas seulement par souci d’esthétisme qu’on exigeait de bons aplombs mais parce que le panard, le cagneux ou celui qui billarde va se révéler incapable de travailler durablement et risque de ne pas pouvoir être utilisé longtemps. C’est donc un souci d’efficacité qui préside à ces choix et dans cette optique la « beauté » peut être définie comme l’adéquation d’un modèle à une fonction. Cette conception très utilitaire va s’estomper plus ou moins en fonction des races et des espèces, et la notion même d’utilité va évoluer.
Deux cheptels
Ceci n’est pas spécifique aux races canines. Chez les chevaux de trait par exemple, l’épaule droite exigée autrefois pour pouvoir y poser le collier est loin d’être considérée aujourd’hui comme une qualité. Néanmoins chez les chiens de travail, un certain nombre de pointures pouvaient encore il y a une trentaine d’années figurer honorablement en exposition : c’est quasiment impossible aujourd’hui où la spécialisation a conduit à deux cheptels différents. Le parallèle avec les chevaux est là encore évident et le Pur-Sang Arabe en fournit un exemple jusqu’à la caricature. D’un coté, l’Arabe de course et surtout de course d’endurance où sa suprématie l’a conduit à éliminer tous ses rivaux ; résistant, courageux il donne tout jusqu’au sacrifice sur des dizaines et des dizaines de kilomètres. De l’autre l’Arabe de Show, poudré, lustré, moiré ; une même race, deux mondes…
S’il est parfaitement légitime qu’un juge de conformité au standard n’ait pas comme préoccupation première l’utilisation, encore faut-il avoir conscience que certaines orientations en matière de type peuvent avoir des conséquences dramatiques pour une race. Il y a un quart de siècle le Berger Allemand s’est orienté avec constance et acharnement dans un alourdissement du modèle, rejetant les postérieurs 3 kilomètres en arrière du centre de gravité et accentuant de manière totalement disproportionnée l’aspect trotteur au détriment du galopeur avec, circonstance aggravante, exclusion de ce qui ne rentrait pas dans cette norme. Même si cette aberration du point de vue utilitaire s’est quelque peu infléchie depuis, les dégâts ont été considérables. Inutile d’évoquer le ring qui a cristallisé les rancœurs de manière passionnelle et parfois excessive, en revanche, on parle moins de l’agility et de l’obéissance où les amoureux de la race payent encore le prix de cette politique inepte. Quand on voit des chiens au tonus de loukoum incapables de rassembler une carcasse dont on cherche désespérément le bout, il est vain, en obéissance par exemple, d’envisager aujourd’hui une carrière au plus haut niveau – et encore moins en international – pour de tels sujets, hormis dans les concours « Ecole des Fans » (tout le monde a 10) qui ont caractérisé un temps la discipline.
En l’occurrence, il s’agit moins d’un problème de taille que de construction et de répartition de la masse. Le chien court, tonique, souple est le bienvenu dans toutes les disciplines et ce type de chien existe dans quasiment toutes les races. Encore faut-il qu’il ne soit pas écarté de la sélection. C’est en ce sens que les clubs doivent mieux intégrer les préoccupations des utilisateurs. Il ne s’agit pas d’exclure mais bien au contraire d’additionner pour faire de la diversité une richesse. Agility, cavage, obéissance, pistage, ring, troupeau : contrairement aux idées reçues tout ceci peut parfaitement cohabiter dans une même race, une lignée, une portée, voire même chez un même individu : les exemples ne manquent pas.
Si les clubs français veulent disposer d’un véritable poids dans l’avenir, il est impératif qu’ils s’investissent vraiment dans l’utilisation. Je suis toujours mal à l’aise à la lecture des palmarès annuels de reproducteurs d’élite censés distinguer les meilleurs géniteurs : à côté d’une liste abondante de chiens ayant de brillantes carrières en exposition, je n’ai jamais trouvé dans la plupart des races le moindre nom de grands raceurs de travails pourtant unanimement reconnus par la discipline. Pas de fausse naïveté : la réponse des clubs est imparable, en substance « les utilisateurs n’adhèrent pas et ils sont ingérables ».
Il y a évidemment des efforts à faire de part et d’autre mais peut-être les clubs pourraient-ils publier les pères ayant le plus grand nombre de finalistes dans chaque discipline voire un palmarès annuel des chiens comptant le plus grand nombre de descendants direct en Echelon III. Adhérents ou pas, les performances de ces chiens valorisent la race tout entière, et même si ce genre d’information ne remplace pas la fiabilité des indices Génétiques, ce serait déjà un progrès.
Programmes spécifiques
S’investir dans l’utilisation, c’est aussi s’investir dans des programmes ; non pas dans les programmes officiels qui sont le dénominateur commun accepté par plusieurs races qui n’ont pas toujours les mêmes caractéristiques ni les mêmes intérêts mais ceci ne dispense pas d’avoir « en famille » un niveau d’exigence plus élevé pour servir l’amélioration de la race. Je suis toujours frappé de l’absence de réponse crédible à l’accusation : « Le Ring est taillé sur mesure pour le Malinois » alors que je considère au contraire qu’en matière de sauts – entre autres – la discipline tire actuellement la race vers le bas. Pourquoi ? Parce que les performances n’évoluent pas contrairement à toutes les autres disciplines sportives.
Ceux qui ont la chance de posséder des revues ou des ouvrages de cynophilie de l’immédiat après-guerre ou l’entre-deux-guerres connaissent tous les clichés couleur sépia de « chiens de police » dont on nous indique qu’il n’est pas rare de les voir franchir 5 ou 6 mètres en longueur et plus de 2, 50 m en « escalade » . En diminuant la palissade il y a quelques années, on a apporté une mauvaise réponse à un vrai problème. Je vois en effet toujours le même type de chien s’écraser de la même manière en retombant de 2,30 m. Faudra-t-il descendre jusqu’à 2 m alors qu’il eut probablement été plus judicieux de maintenir 2,50 m mais d’y adjoindre un plan incliné pour la descente ? Je conçois parfaitement qu’il faille un compromis sur les concours officiels pour que toutes les races s’y retrouvent (ce qui n’est déjà pas le cas aujourd’hui) : c’est leur vocation ; mais dans une autre enceinte il est indispensable que les races mettent elles-mêmes en valeur leurs qualités spécifiques, qualités qui doivent être non seulement entretenues mais améliorées.
C’est pourquoi je me prends à rêver d’une épreuve annuelle type Challenge Wasels où des concurrents pourraient par exemple annoncer 1, 30 m – 5 m – 2, 50 m etc. Mais ne rêvons pas, même si ce genre de meilleure solution pour faire collectivement progresser une race en ce sens, il s’agirait d’une épreuve d’élevage où, derrière le « performer » on considèrerait surtout le reproducteur potentiel, beaucoup d’utilisateurs préfèreront s’engager à un concours officiel qui leur sera comptabilisé comme pré-sélectif…
C’est sur ce modèle que le Border a construit son succès au troupeau : un programme non officiel qui met en valeur des qualités spécifiques et dont accessoirement les produits vont s’imposer dans d’autres programmes, ceux-là officiels. Il n’y a pas de fatalité, chaque race dans les disciplines qu’elle estime valorisante pour elle pourrait procéder de la sorte. Ainsi le B.A. dont je m’étonne régulièrement auprès de mes amis éleveurs de travail de l’absence de moutons lors de leur rendez-vous annuel, alors que la race a pourtant des qualités à y faire valoir. L’exemple d’Outre-Rhin serait là particulièrement bienvenu : nonobstant la mode et la déferlante Border, la race nationale maintient indéfectiblement son concours et son programme propre, avec une épreuve de garde et de défense du troupeau.
Une race est ce qu’on en fait : c’est aux clubs eux-mêmes de se prendre en main. C’est la seule voie d’avenir pour ceux qui veulent vraiment progresser rapidement. Surtout au regard des rigidités qui les entourent. Quand on voit par exemple qu’il aura fallu treize ans pour être débarrassé de ce calamiteux pedigree imposé sans aucune concertation : illisible (je n’ai jamais réussi à entendre un interlocuteur déchiffrer ce document sans se tromper), malcommode et coûteux (impossible à photocopier en entier et ne rentrant pas dans les enveloppes de format standard), bref « l’exception française » dans toute sa splendeur.
Aptitudes et Equilibre
Des deux piliers qui devraient présider à toute sélection de travail et qui sont l’Aptitude Génétique et l’Equilibre, on privilégie parfois abusivement l’Aptitude au détriment de l’Equilibre. Si à l’échelle d’un accouplement, voire d’une lignée, ce choix quand il est réfléchi, peut se comprendre, en revanche il se justifie nettement moins quand, à l’échelle d’une population entière, on laisse en jachère tout l’aspect Equilibre. De ce point de vue la sélection du Border en France est révélatrice. Globalement on a une population qui se caractérise par l’absence d’homogénéité et de fiabilité dans beaucoup de portées avec des chiens souvent peureux, inabordables voire instables. Cette non sélection sur Equilibre va d’ailleurs commencer à poser problèmes quant à l’exercice même de l’Aptitude Génétique.
C’est d’autant plus regrettable que la race pourrait disposer d’un véritable boulevard dans nos administrations (Sécurité Civile, Douanes, Aéroports, etc.) si elle était stabilisée, et ceci sans sacrifier en rien à l’indispensable aptitude au troupeau matérialisée par la confirmation qui fait sa force. Il n’y a en effet aucun danger, à partir du moment où elle est solidement ancrée à un vrai programme de sélection, à voir une race être représentée dans des disciplines même très éloignées, disciplines qu’on peut considérer comme « sous-produits » sans connotation péjorative. Ceci est une vraie richesse. En effet si on ne peut sélectionner efficacement à un haut niveau que sur une seule aptitude génétique (troupeau, pistage, chasse, mordant, etc.), la plupart de ces aptitudes cohabitent à différents degrés chez quasiment chaque individu. Et pour les éleveurs qui ont la possibilité de le vérifier, ceci constitue un atout et une mine en termes d’enseignements.
Nous reviendrons d’ailleurs prochainement dans ces colonnes sur le travail aux bovins allaitants qui est un développement professionnel de l’utilisation du troupeau. Il exige des qualités spécifiques et présente de nombreuses analogies avec le travail et la sélection au mordant.
Depuis une bonne quinzaine d’années, je teste systématiquement toutes mes malinoises au troupeau, évitant délibérément de « singer » le Border en recherchant d’emblée une position midi automatique, mais plutôt leur volonté et leur capacité à conserver un lot groupé, ce qui me paraît bien plus intéressant et significatif pour la race. A l’inverse, je teste tous mes Borders au mordant ; et ce que j’attends du jeune chien en prise dans un chiffon ou au boudin, c’est exclusivement de la confiance et donc de l’équilibre : absence totale d’agressivité (pas d’aboiement ni de grognement ni de ronflement) chez un chien à l’aise partout et avec n’importe qui.
Des pistes de réflexion
En manifestant plus d’intérêt pour l’utilisation, les clubs pourraient également servir de cadre d’échanges et de réflexion, notamment sur le volet génétique. Car au travers des programmes des différentes disciplines, les éleveurs cherchent à déceler un certain nombre de qualités chez d’éventuels reproducteurs – citons pêle-mêle performances physiques, facilité d’adaptation, initiative, résistance au stress du dressage, etc. – sur lesquelles ils vont rajouter d’autres exigences, par exemples : longévité, type, prolificité, etc. Mais quid des recettes pour accoupler ?
Ainsi des trois types d’accouplement possibles : Outcrossing (croisement des géniteurs n’ayant rien en commun), Linebreeding (croisement des géniteurs à l’intérieur d’une lignée) et Inbreeding (consanguinité), le dernier est celui qui fait progresser le plus rapidement mais conduit à prendre le plus de risques. Tous les grands éleveurs le savent, la consanguinité est un allié précieux pour fixer certains traits, néanmoins les dégâts sont considérables si on ne prend pas certaines précautions. Cela vérifie toutes choses égales par ailleurs, l’adage des éleveurs normands quand ils croisaient leurs juments avec du Pur-Sang « un bon Pur-Sang fait gagner vingt ans, un mauvais en fait perdre trente ! »
C’est à l’intérieur même de la race que l’on doit évoquer de tels sujets, en tirant les enseignements de ce qui se fait. Il n’est pas normal par exemple que dans une gestion moderne de cheptel les éleveurs ne puissent pas disposer d’informations objectives sur un étalon qui effectue plus de cent saillies.
On n’en est pas encore aux indices Génétiques qui seraient d’un secours précieux mais peut-être pourrait-on, en attendant, mettre en valeur les femelles grâce à deux notions non usitées en cynophilie et empruntées l’une aux chevaux de sport – la notion de père de mères – et l’autre à la sélection bovine – la notion de mère à taureaux -. On voit aisément la transposition qui pourrait être faite et l’usage pour les éleveurs ou ceux que le « papier » intéresse.
Dans une société où les termes de « sélection » ou « élite » sont de plus en plus considérés comme des gros mots, l’adhérent de base qui va faire tranquillement chaque dimanche son parcours d’obéissance peut avoir l’impression que ce débat est bien loin de ses préoccupations.
Et pourtant, pour pouvoir fournir avec régularité un produit de qualité fait pour monsieur tout le monde, il faut pouvoir disposer de reproducteurs fiables, sélectionnés de manière rigoureuse, voire impitoyable. Et ceci doit se faire dans le cadre des clubs de race.
Alors seulement l’utilisation aura pleinement retrouvé sa fonction, son usage et sa crédibilité.
 
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